À l’heure où les écrans semblent envahir notre quotidien, le sentiment de solitude ne semble avoir jamais été aussi important. Comment expliquer que des outils créés pour rapprocher les gens puissent, en réalité, générer encore plus d’isolement ?
Le smartphone tient aujourd’hui une place centrale dans la vie de millions de gens. Exit la fonction première de communication orale, il représente un outil intelligent capable de nous donner la météo, d’organiser notre agenda et de nous dévoiler le quotidien de proches comme d’anonymes via les réseaux sociaux. Toutefois, cette “fenêtre sur le monde” semble paradoxalement nous couper de l’essentiel : la relation humaine.
L’incursion du numérique dans la vie quotidienne
C’est à la fin des années 1960, aux États-Unis, qu’a été créé Arpanet, ancêtre d’Internet, un réseau visant à mettre en lien les centres de recherches universitaires travaillant pour l’armée américaine1. C’est bien plus tard, à la fin des années 1980, que les premiers utilisateurs français d’Internet, les chercheurs et informaticiens, découvrent ce réseau avant qu’il se diffuse au grand public à travers 200 ou 300 premiers internautes vers 1994.
À partir de 2001, la diffusion s’élargit et en 2004, 31 % des ménages sont connectés avec l’avènement du haut débit. Cependant, des disparités sociales et géographiques existent et le gouvernement fait de l’accès au numérique pour tous, une priorité. Tandis que le minitel connaît son heure de gloire, Internet se développe toujours plus.
Du côté des smartphones, il faut attendre 2007 pour pouvoir se connecter n’importe où et n’importe quand : le téléphone perd de sa fonction première pour être progressivement remplacé par les SMS, lnternet et ses réseaux sociaux.
En 2003, MySpace et LinkedIn font leur entrée en scène, suivis par Facebook en 2004, YouTube en 2005, Twitter en 2006, Instagram en 2010 et Snapchat en 2011. Tik Tok, le petit dernier, voit le jour en 2016.
Dès lors, les écrans s’installent dans le quotidien des Français, des jeunes d’abord, des moins jeunes ensuite, tant à la maison que dans le monde professionnel. Si en 1999, les Français passent environ 16 minutes par jour sur Internet, en 2010, la moitié du temps libre est passé sur les écrans2.
En 2025, une personne sur 5 passe plus de 5 heures par jour sur les écrans pour un usage personnel et on ne parle pas uniquement des 18-24 ans. 72 % des personnes interrogées déclarent passer plus de 2 heures par jour devant les écrans pour un usage personnel3.
Réseaux sociaux : tranches de vie et solitude masquée
Les réseaux sociaux sont les médias les plus consultés au quotidien. Plus d’un tiers des jeunes utilisateurs de 16 à 30 ans montrent même des signes d’addiction, consacrant plus de deux heures par jour à leurs réseaux qu’ils consultent logiquement seuls4. Le Pr Karine Chevreul, directrice de l’étude participative Mentalo auprès des jeunes de 11 à 24 ans, précise que le sentiment de solitude a augmenté chez les jeunes, notamment, impactés par l’isolement résultant de la crise sanitaire5.
Concernant les réseaux sociaux si 94,9 % des 16-24 ans les utilisent régulièrement, 72,9% des 25-64 ans font de même tout comme 38,9 % des 65-74 ans en ont également un usage fréquent6. Au-delà du temps passé, c’est l’usage des réseaux sociaux qui diffère selon les tranches d’âge.
Chez les jeunes, les réseaux sociaux constituent un espace de socialisation central. Ils permettent de communiquer des contenus (photos, vidéos, etc.), des messages, des avis, mais aussi de recevoir une forme d’approbation sociale par les vues, likes et partages scrutés comme des indices de popularité.
Si la solitude est effective lorsque le réseau est consulté (c’est un plaisir solitaire), le sentiment d’isolement peut naître de la comparaison permanente avec les pairs et de leur acceptation ou rejet, dans une recherche d’appartenance au groupe très forte à cet âge.
Chez les 30-50 ans, les réseaux sociaux représentent surtout un outil permettant à la fois le maintien du lien social et l’organisation du quotidien (recherche d’évènements, d’activités de loisirs, d’avis sur des spectacles, animations, etc.). Si la solitude est ici moins visible, elle existe notamment au travers du manque de temps pour les relations sociales vraies.
Chez les personnes âgées, les réseaux sociaux restent peu utilisés spontanément mais peuvent être imposés par la société ou un entourage plus jeune qui y voient une solution pratique lorsque les plus âgés y voient un mode de remplacement des riches contacts humains. Le lien avec la solitude est alors évident, ceci d’autant plus que les technologies numériques leur échappent souvent, faisant des temps numériques sociaux des casse-têtes.
IA : quand l’intelligence artificielle nous offre l’illusion d’un ami bienveillant
Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans nos foyers, l’hyperconnexion ne se résume plus à des contacts virtuels entre de vrais individus. La déshumanisation se poursuit sur la base d’interactions avec des machines autonomes, joliment nommés agents conversationnels, capables d’imiter la répartie humaine.
Si tout le monde est d’accord pour affirmer que l’IA est un outil exceptionnel qui permet de faire gagner du temps en brassant des milliards de données à la seconde, le consensus est également établi sur le fait que ce n’est pas l’IA qui pose problème mais la façon de l’utiliser. “Une utilisation raisonnée, critique et stratégique”est recommandée pour “choisir où commence et où s’arrête son rôle”7.
Oui, mais l’humain est-il prêt à se raisonner lorsqu’il bénéficie d’un exécutant docile et performant, d’un confident neutre et attentif, d’un ami bienveillant toujours disponible ? Ne touche-t-on pas ici au risque de tomber dans l’illusion d’un lien social idéal pour répondre au vide relationnel existant ?
Car si les agents conversationnels peuvent ponctuellement répondre à un besoin de contacts, d’échanges et d’interactions, il peut être tentant de les privilégier aux véritables échanges humains moins linéaires, plus exigeants et parfois moins satisfaisants car source de contradictions et de désaccords. “Mal utilisée”, l’IA devient alors un vecteur d’isolement supplémentaire qui ne va faire qu’accroître la souffrance et le vide car rien ne remplace les échanges en face-à-face ponctués de regards, modulations de voix et de signes non verbaux.
En conclusion, l’incursion du numérique dans nos foyers a modélisé de nouvelles formes de relations sociales, plus superficielles et théâtralisées. Si elles peuvent être considérées comme des évolutions et adaptations à l’ère du numérique, elles sont souvent insuffisantes pour répondre aux besoins relationnels humains et parfois source d’un isolement supplémentaire, notamment, chez les jeunes. Dès lors, ce n’est pas tant les temps d’écrans qui sont à revisiter mais plutôt le maintien de relations sociales authentiques au quotidien pour maintenir l’équilibre psychique et émotionnel de la personne.
1Les débuts d’internet en France, Christophe Gracieux, Lumni enseignement, 2005.
2Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d’Internet, L. Ricroch, B. Roumier, Insee Première n°1377, 10 novembre 2011.
3Le Baromètre du Numérique – édition 2025, Arcep, 19 mars 2025.
4Une nouvelle étude démontre le lien entre la solitude et l’utilisation des réseaux sociaux, Occitanie Europe, 19 décembre 2024.
5Jeunes : hyperconnectés mais seuls, Site officiel du gouvernement.
6Usage d’internet pour les relations sociales selon l’âge en 2025, Insee, 11 mars 2026.
7IA & déshumanisation : une fausse question ? , CCI Bordeaux Gironde, 31 octobre 2025.